La fille
Quatrième prix du concours de nouvelles des Appaméennes
du livre 2011
V RAIMENT MÉMORABLE,
cet anniversaire : un café pris sur le comptoir poisseux du restoroute,
et de nouveau le harcèlement des essuie-glaces... Un va-et-vient
qui chassait plus que la pluie et les souvenirs : l'envie même
de pleurer. C'est alors que les phares éclairèrent la forme
gracile surgie de l'asphalte. Le camion hurla et s'arrêta, fumant,
dans une odeur âcre de gomme brûlée. Arc-boutée
sur le volant, la femme resta un moment sans pouvoir remuer. Elle regardait
le petit fantôme dressé devant le capot. Un enfant. Elle
avait failli écraser un enfant. Mais qu'est-ce qu'il faisait là,
bon Dieu, sur cette bretelle au sortir de l'aire d'autoroute, en pleine
nuit ? Une chance qu'elle n'eût pas été à
fond : elle avait pilé avant même d'avoir identifié
l'obstacle. Elle détacha ses mains du volant et les passa sur sa
bouche, consciente d'avoir évité un sacré drame.
Un de ceux dont on ne se remet jamais. Elle sortit de la cabine, s'accroupit
face à la silhouette immobile et souleva le capuchon qui masquait
le visage. C'était une fille.
– Hé! Ça va ? Tu
n'as rien ? Ça va ?
Elle devait crier pour couvrir le bruit du moteur. La fille se détourna
sans répondre comme si elle allait s'enfuir. Mais elle ne fit que
quelques pas, récupéra un sac de voyage sur le bas-côté
et grimpa dans le camion avec une agilité étonnante, sans
même attendre que la femme l'aidât à ouvrir la lourde
portière. Une fois dans la cabine, elle balança son sac
à l'arrière et quitta son manteau. À la lumière
du plafonnier, elle paraissait plus âgée : une ado aux
cheveux teints, avec des piercings jusque sur l'aile du nez. Dans un visage
triangulaire, deux yeux très étirés par le khôl :
un visage de jeune chat.
– Tu devrais démarrer. Tu bloques, là.
– Oui, je sais. Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
– C'est pas compliqué : démarre, tu bloques.
– Attends, attends, pas si vite! Toi, tu repars à la
station-service, tu rejoins tes parents ou qui que ce soit avec qui tu
voyages.
– Je suis venue avec personne. Je t'ai fait signe pour que
tu me prennes en stop.
– Signe ? Tu plaisantes! Tu t'es jetée sous mes
roues!
– Je vais à Ligny. Tu peux m'avancer, non ?
La femme se sentait un peu dépassée. Il était trois
heures du matin. Elle avait encore un sacré bout de route à
faire. Il était hors de question de faire marche arrière
pour revenir sur l'aire de repos. L'idée d'appeler les flics l'effleura.
Sa main à couper que cette fille n'était pas majeure. Une
fugue.
– Tu veux voir mes papiers ?
La question était posée sans provocation. Juste une offre
pour que les choses soient claires entre elles deux. Mais les choses n'étaient
pas claires du tout, elles s'embrouillaient même de seconde en seconde.
Cette apparition, justement aujourd'hui, cette enfant née de la
nuit...
– Allez, fais pas cette tête! Démarre!
Elle démarra, sans doute parce qu'elle se sentait incapable de
réfléchir à ce qu'il eût été
bon de décider, comme de faire demi-tour dès que possible
pour retrouver la station, se renseigner auprès des employés,
prévenir la gendarmerie. Quand elles furent sur l'autoroute, la
fille soupira en se calant dans son siège. Elle posa sa tête
contre la vitre et ferma les yeux. Est-ce qu'elle allait s'endormir, comme
ça, sans même un merci ? Mais elle se mit à raconter,
en gardant les yeux clos, qu'elle allait voir sa mère, qu'elle
voulait lui faire la surprise en arrivant au matin de son anniversaire,
qu'elles ne s'étaient pas vues depuis longtemps. Et là,
elle se redressa pour se tourner vers la conductrice et répéta :
– Je veux lui faire un putain de cadeau d'anniversaire, tu
comprends ?
La femme ne put articuler un mot et pria pour que la gamine ne perçût
pas son émotion. Mais la fille attrapait son sac ; elle se
mit un casque sur les oreilles et se rencogna. Bientôt, elle marquait
la mesure en bougeant la tête d'avant en arrière, le regard
fixe. On aurait dit un de ces animaux au cou articulé qu'on met
sur la plage arrière des voitures et qui hoche au rythme des cahots.
La femme songea qu'elle aussi fêtait son anniversaire, là,
dans le camion. Et plus de fille pour lui faire, à elle, une drôle
de surprise. Elle lança un coup d'œil à sa passagère.
Elle irait à Ligny. Cela ne l'écarterait guère de
sa route. Juste un crochet qui lui fournirait le prétexte de ne
pas arriver trop tôt à destination. C'était exactement
pour cela qu'elle avait choisi ce métier : pour ne pas arriver
trop tôt.
– Comment t'appelles-tu ? La fille répondit « Camille »,
du bout des lèvres.
– Moi, c'est Violaine. Ta mère, tu l'as pas vue depuis
combien de temps ?
– Longtemps, lâcha-t-elle sans retirer son casque, et
la musique faisait une muraille. La femme insista :
– Mais pourquoi tu l'as pas vue depuis longtemps ?
Elle avait été élevée de foyer en famille
d'accueil. Pas de père. Mère inapte. Ça lui suffisait
comme explication ? Sur ce, elle s'endormit. Non, ça ne suffisait
pas bien sûr. La femme avait lu un nom écrit au marqueur
noir sur le sac : c'était pas Camille. C'était Léa.
Vers six heures, elle fit une halte. Elle avait réfléchi.
Elle secoua la fille.
– Réveille-toi, on va manger un morceau.
La fille la suivit docilement. Elle s'anima une fois le café avalé,
devint même volubile. Violaine la laissa parler puis attaqua.
– Quoi ? fit la gamine, mais elle ne feignit pas longtemps.
Elle admit qu'elle avait menti. Depuis le début, mais pas sur tout,
juré. Une fugue, oui. Mais l'anniversaire, ça c'est vrai.
Pas les flics. Pas avant la bonne surprise d'anniversaire, d'accord ?
Après, promis; elle fera comme on voudra. Violaine se dit qu'elle
s'était finalement fourrée dans de sales draps. Mais la
petite était là, qui avait été séparée
si longtemps de sa mère. Et la petite ajouta :
– Je dois acheter un cadeau.
Elles trouvèrent un bouquet de fleurs séchées dans
la boutique de la station-service, entre les bidons d'huile et les paquets
de chips. Elles quittèrent l'autoroute et roulèrent en silence
jusqu'à Ligny. Léa n'avait pas remis son casque, elle se
concentrait sur le paysage, et quand Violaine tournait la tête vers
elle, elle lui souriait. Elle dit qu'elle reconnaissait les champs. Violaine
gara le camion à l'entrée du bourg. La pluie s'était
transformée en neige et un film blanc commençait à
recouvrir toutes choses.
– Je t'accompagne, dit Violaine. Tu donnes ton cadeau. Et après,
on appelle le foyer.
Léa fit une grimace qui valait peut-être assentiment. Elles
remontèrent la rue principale.
– Quel numéro exactement ? demanda la femme dans
l'unique souci de rompre le silence.
Elle examinait l'alignement des premières façades, à
sa droite.
– Là, répondit Léa, désignant,
de l'autre côté, un grand portail de fer forgé. C'était
l'entrée d'un cimetière. Violaine ressentit un ébranlement
de tout son être. Léa avança parmi les tombes, parcourut
plusieurs allées, revint sur ses pas. Et brusquement, dans un cri
de joie incongru, en désignant un médaillon où figurait
la photo d'une jeune femme :
– Là! C'est elle! Puis sur un ton pénétré :
– Retourne au camion. Je te rejoins. S'il te plaît.
Violaine regardait alternativement le médaillon et la fille qui
s'agenouillait pour déposer son cadeau d'anniversaire. Dans un
accès de rage, elle donna un coup de pied dans le bouquet, attrapa
Léa par les poignets pour la redresser et la forcer à lui
faire face.
– Tu me prends pour une conne ? cracha-t-elle. Tu croyais
quoi ? Que je goberais ton histoire à faire pleurer dans les
chaumières ? Ta mère est bien jolie, mais elle est
morte en 1947.Tu vois le hic ?
La frayeur passa dans les yeux de chat. Et après la frayeur, la
tentation de la ruse pour esquiver encore. Mais la camionneuse l'avait
déjà lâchée et se tenait bras ballants devant
elle, le visage tourné vers le ciel glacé. Léa ne
sut pas bien ce qui déclencha son propre abandon ; elle se
mit à sangloter comme un bébé. Sa mère était
morte, mais pas celle-là, d'accord. Il s'agissait de pleurs pas
pour de faux. Violaine le reconnaissait bien, ce chagrin puissant des
enfants ; elle avait eu le temps de l'entendre, et celui de consoler.
– Je sais pas faire autrement, renifla Léa.
– Pas faire autrement quoi ?
– Raconter des histoires.
Et il y avait tant d'inexprimables pensées dans cet aveu, qu'elle
prit dans ses bras cette enfant dolente et la berça sous la neige
qui tombait dru à présent, un linceul blanc sur les marbres
morts. Elles trouvèrent un bar ouvert. Ligny, c'était là
où vivait le petit ami. Deux mois qu'il ne donnait plus de nouvelles.
Elle s'en fichait un peu, en fait, mais fallait qu'elle sache, qu'il lui
dise en face, ça se fait pas de lourder quelqu'un sans explication.
– Et à moi, t'en as donné des explications ?
Pardon pour les mensonges mais, merde, personne ne lui a jamais fait confiance.
Et est-ce qu'elle l'aurait amenée jusque-là sachant la vérité ?
Violaine réfléchit parce qu'elle voulait être tout
à fait honnête. Elle en aurait peut-être été
capable, oui, dit-elle, justement aujourd'hui, parce c'était son
anniversaire pour de bon : elle était heureuse d'avoir quelqu'un
à ses côtés. Elle dit à Léa ce qu'elle
n'avait encore jamais lâché, toute la douleur et le manque.
– C'est moche, dit la fille. Désolée pour ta
petite. Puis elle ajouta :
– Mais j'ai un cadeau.
Violaine ne releva pas. Elles parlèrent longtemps, des difficultés
d'être sans mère, de celles d'être sans fille. Des
vraies histoires d'amour et des faux problèmes de cœur :
ça valait pas la peine de s'embrouiller avec le garçon de
Ligny. Le foyer acceptait de laisser Léa revenir en train- Violaine
avait plaidé : il fallait lui faire confiance pour cette fois.
Elles revinrent au camion. La neige avait cessé, déjà
le soleil faisait fondre le voile blanc. Elles ne dirent rien pendant
le trajet. Mais devant la gare de Chausme :
– Tiens, dit la fugueuse en lui prenant la main. Bon anniversaire.
Elle s'éloigna, se retournant pour envoyer
des baisers, comme on fait quand on part en voyage et qu'on promet son
retour. Dès qu'elle eut disparu, Violaine ouvrit sa paume et découvrit
un petit médaillon de naissance, tout mordillé, avec le
prénom gravé en lettres gracieuses. Alors elle comprit que
Léa lui offrait un putain de cadeau d'anniversaire : une fille.
Sylvie Dubin, Angers, Maine-et-Loire
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