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    Soleil Chinois

Troisième prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2012

A UJOURD'HUI tout m'invite au voyage. Et pas n'importe quel voyage. Ça y est, j'y suis. Je boucle ma ceinture, et je ferme les yeux. En cas de dépressurisation de l'appareil, des masques à oxygène tomberont automatiquement devant vous...

Elle m'énerve, l'hôtesse, avec sa voix douce et légère comme une caresse d'avril. Une voix pareille, chaude et gourmande comme le pain d’épices au miel et au gingembre que faisait ma grand-mère, ça mériterait de susurrer de bouleversants « O, Roméo, pourquoi es-tu Roméo ? » shakespeariens à l'oreille de spectateurs conquis d'avance.

Des gilets de sauvetage se trouvent sous votre siège...

C'est vrai que pour un Pau-Paris, ça s'impose...

C'est toujours le décollage le plus dur. D'autant que la ville de Pau est très fière de posséder un aéroport dit « tout temps ». Qu'il pleuve ou qu'il vente, les ouragans et autres blizzards n'ont qu'à bien se tenir, les avions continueront toujours de se poser ou de décoller sur la piste d'Uzein Pau Pyrénées, foi de Béarnais...Et bien-sûr, avec ma veine de poissarde, lorsque nous décollons ce matin-là, il règne sur la cité paloise comme une atmosphère d'apocalypse version déluge biblique. J'écoute la pluie frapper violemment le hublot tandis que le pilote met les gaz, et je tente la respiration ventrale apprise au cours de sophrologie. Pas gagné..,

C'est au décollage du Paris-Moscou que j'ai craqué. J'ai tenté de calmer mes angoisses à grand renfort de jus de tomates au Lexomil, et j'ai fini par m'endormir en pensant à la formidable aventure qui nous attend : Moscou-Pékin à bord du Transsibérien.

Ce n'est pas tant la peur de l'avion que le besoin de prendre le temps qui nous a poussés à choisir ce long voyage. S'imprégner de cette distance qui nous sépare de la Chine comme pour mieux l'évaluer.

Pékin. Cette ville vers laquelle nous projetons tous nos rêves depuis bientôt quatre ans. Profiter de ce train mythique qu'est le Transsibérien pour nous préparer au mieux à ce qui nous attend là-bas. Voir défiler les paysages et les savourer, les digérer, créer un lien entre eux, être le fil conducteur d'une ligne imaginaire tracée depuis Pau, qui reliera la Chine au pic du midi d'Ossau. Faire que ces mondes qui nous séparent ne semblent plus infranchissables. Ce doit être aussi pour cela que je n'aime pas l'avion. La rapidité du voyage et l'immédiateté du changement peuvent en enchanter certains, ravis de l'aspect magique de pouvoir être à Paris le matin et le soir à Shanghai. Moi, j'ai besoin de sentir ces changements imperceptibles qui font que l'Occident devient l'Orient. J'en ai besoin pour plus tard, quand je devrai tout expliquer.

Je garde un souvenir étrange de Moscou, comme une sensation de répulsion mêlée de fascination. Il faut dire que plonger dans le quotidien russe est quelque peu surréaliste. Une jeunesse bling bling aux casques mp3 en moumoute dernier cri y côtoie une population vieillissante qui peine encore à comprendre comment l'Union Soviétique a pu si rapidement passer d'un extrême à l'autre. Sur les trottoirs ça et là, des grand-mères fatiguées, comme figées dans le béton, passent leurs journées à vendre à même le sol leurs fonds de tiroirs pour pallier une retraite quasi inexistante. La présence exagérée des forces de police à chaque coin de rue est quant à elle un brin oppressante. Des agents de police, long manteau, gros ceinturon et mitraillette en bandoulière, dans le quartier du Kremlin comme partout ailleurs dans la ville, il y en a à peu près autant que d'amateurs de vodka pure dans le pays...Lorsque nous montons dans le Transsibérien, je retrouve enfin une sérénité que le voyage en avion et le stress de la vie moscovite avaient quelque peu contrariées.

J'aime le bruit lancinant et le tangage régulier du train. Bien calée derrière la vitre d'un compartiment, je deviens spectatrice d'un monde qui continue d'avancer sans que j'aie à y prendre part. Passivité absolue. J'ai besoin d'emmagasiner un maximum de forces pour notre arrivée à Pékin, et être dans la contemplation la plus complète pendant une bonne semaine me ravit.

*

Fransouz ?

Nous nous sommes installés au wagon restaurant peu après le départ de Moscou. Le jeune homme qui nous regarde en souriant possède la panoplie du parfait homme d'affaires : joli costume-cravate, allure soignée, ordinateur et téléphone portable à portée de main. Il s'est assis à la table juste à côté de la nôtre. Mon mari ne parlant Russe que sous la torture, je ne suis pas peu fière d'avoir pour ma part persévéré plusieurs mois dans l'apprentissage de cette langue aux accents chantants, et je lance un « da da » poli, bien qu'un brin crispé. Il faut dire que la vie moscovite nous a rendus quelque peu méfiants vis-à-vis des Russes qui regardent avec curiosité les touristes français que nous sommes. Mais Vladimir - c'est son nom - nous apparaît très vite comme un aimable voyageur désireux de .partager quelques heures à refaire l'histoire avec des Béarnais en route pour le bout du monde. Car il me semble bien qu'on a tout refait ou presque, depuis la révolution bolchevique jusqu'au fou rire de Clinton et d'Eltsine en 1995 à New York. Je dis bien « il me semble », car si les quelques heures passées en compagnie de Vladimir resteront parmi nos meilleurs souvenirs, elles n'en demeurent pas moins floues, de ces flous artistiques qui entourent les soirées légèrement trop arrosées et dont la mémoire conserve un arrière-goût de vodka bien frappée. Allez savoir si c'est l'évocation de Eltsine ou tout simplement l'envie de trinquer à notre périple avec un autochtone, ce dont je suis sûre, c'est que c'est Vladimir qui nous a offert le premier verre de Vodka Poutineka (ça ne s'invente pas...), histoire de célébrer l'amitié franco-russe. Et tant pis si je me réveille le lendemain avec l'impression qu'un char d'assaut m'a aplatie comme une crêpe, c'est justement ce genre de rencontres authentiques que nous sommes venus chercher dans cette aventure. Lorsque je repense à cette soirée mémorable, je ressens encore ce besoin que nous avions à ce moment-là d'ouvrir les vannes et de décompresser, comme après une apnée prolongée. Il est des gens qui tombent à point nommé, et Vladimir était de ceux-là. Il allait jusqu'à Irkoutsk pour affaires et préférait prendre le temps d'un voyage en train plutôt qu'emprunter un de ces engins au fonctionnement approximatif d'une compagnie locale. Lui aussi n'a qu'une confiance toute relative en l'aviation (ça, si ce n'est pas le destin)... Remarquez, il nous a bien précisé que beaucoup de Russes sont comme lui : iI suffit d'avoir testé une seule fois dans sa vie un vol intérieur russe et d'en être ressorti indemne pour comprendre ce que cela comporte de kamikaze, parole de Vladimir...

Aux premiers arrêts en gare, nous assistons médusés au ballet bruyant et désordonné de Russes venus vendre sur le quai tout et n'importe quoi, des verres à vodka aux sachets de petits poissons séchés en passant par des lustres en cristal (et je vous jure que ce n'est pas l'effet de la vodka...).

Les premiers jours de voyage sont une succession de plaines où les friches industrielles rivalisent avec les usines abandonnées et bizarrement, je ne suis en rien déçue par cet étrange décor. Je n'attendais pas du pays le plus vaste du monde qu'il soit une suite ininterrompue de monuments et de richesses féeriques. Il y a dans ce train tout l'impalpable d'une nation, tout ce qui fait sa beauté et sa grandeur et qui confère aux paysages les plus mornes une touche de poésie. En tout cas, c'est ainsi que je ressens les choses, lorsque je regarde Irina, notre provodnista, préparer du thé dans l'antique Samovar, au dessus duquel trône une ribambelle d'objets kitsch décorés comme des poupées russes, ou lorsque j'écoute le matin la radio qui grésille dans notre petit compartiment douillet aux couleurs chaudes et qui me rappelle les décors pittoresques des romans d'Agatha Christie. Du fait de notre difficulté à communiquer facilement, l'air solennel et toujours concentré qu'affiche Irina lorsqu'elle s'applique à briquer l'intérieur du wagon dont elle a la charge la rend énigmatique. J'aime me promener la nuit dans le couloir qui dessert les différents compartiments. La première fois que je croise Irina, elle me sourit et me regarde avec un air bienveillant mais quelque peu surpris de me voir ainsi déambuler à une heure pareille. Je tente un pathétique ia lioubliou noj en guise d'explication, et le visage d'Irina se fige alors dans une expression de totale incompréhension. La sonorité des deux mots étant proches et ma prononciation très approximative, je réaliserai bien plus tard en feuilletant les pages de mon dictionnaire franco-russe qu'au lieu de dire « J'aime bien la nuit », je lui ai lancé un « J'aime les couteaux » pour le moins déroutant... Toujours est-il que lorsque je l'ai regardée s'éloigner cette nuit-là, silencieuse sur l'épaisse moquette rouge du couloir, j'ai songé que tout y était : le décor, le ronron du train qui file dans la nuit, la silhouette d'Irina disparaissant à pas feutrés, quelques ronflements de voyageurs bienheureux, et puis soudain, le cri strident d'une âme tourmentée en proie à un terrible cauchemar. Sur le moment, le train aurait pu s'arrêter en rase campagne pour faire monter des hommes en armes et toute une armada de policiers aux regards belliqueux, j'aurais juste été surprise de ne pas voir Hercule Poirot débarquer avec son air bonhomme et ses moustaches en tire-bouchon et déclarer calmement que l'assassin se trouvait en fait caché dans la statue en régule de Dostoïevski trônant grandeur nature au milieu du compartiment restaurant. Voilà le résultat d'années passées à avaler tous les romans d'espionnage et autres histoires policières qui me sont tombés sous la main : j'ai l'imagination débordante de la lectrice-funambule qui finit parfois par ne plus savoir si elle est tombée côté fiction ou côté réalité. Et c'est justement ce qui me plaît dans ce voyage : me rendre compte que la réalité de ce que je découvre est en totale adéquation avec ce que mon esprit souvent vagabond avait imaginé.

Lorsque nous entamons la traversée de la Sibérie, ce sont des paysages presqu'irréels qui s'offrent à nous, et je saisis enfin le sens des mots de Tchékhov, lorsqu'il écrivait que la force et la magie de la Sibérie tiennent au fait que seuls les oiseaux migrateurs en connaissent les limites. Difficile, effectivement, de dire ce que l'on ressent face à un tel spectacle. Encore une fois, la nuit est propice à toutes les dérives de mon imaginaire, lorsque je colle mon nez à la fenêtre. Et pour cause : aucun néon, même pas la plus petite lumière, ne vient trouer l'obscurité sibérienne sur des centaines de kilomètres.

La quiétude et la tranquillité des premiers jours ont laissé place à une excitation grandissante et je vis ces derniers jours qui nous séparent de l'arrivée à Pékin à la vitesse de la lumière. J'ai l'impression que le train a doublé son allure, alors que c'est tout simplement l'angoisse de toucher au but qui me laboure l'estomac et me fait voir le monde en accéléré.

L'arrivée en Mongolie est un enchantement de plus : des collines un peu pelées sur un fond vert de carte postale, quelques habitants, une yourte, des chevaux, un pêcheur, fermez les yeux, je suis sûre que vous les voyez.

Oulan-Bator est une capitale pour le moins étonnante où se mélangent immeubles et yourtes dans le plus grand désordre. Si, si, en pleine capitale, il n'est pas rare de trouver, coincés entre deux buildings, un carré d'herbe avec une yourte entourée d'une palissade. Avec une densité de population très faible, la ville donnerait presque l'impression d'être à l'abandon, mais pour nous qui ne sommes plus qu'à quelques heures de l'immersion dans le tumulte chinois, cette sensation de vide est salvatrice.

Après un épisode qui pourrait s'intituler « Où il est prouvé que la rapidité et l'efficacité chinoises ne sont pas des mythes » (Ou comment ajuster les essieux du train à l'écartement des voies ferrées chinoises en un temps record qui ferait pâlir de honte nos agents de la SNCF), nous arrivons fébriles sur le sol chinois.

Tandis que j'évolue dans cet état semi-comateux du voyageur plombé par de longues heures de train, ce dernier s'arrête soudain au beau milieu de nulle part. En moutons bêtes et disciplinés, nous suivons le flot qui se presse hors du wagon et tombons en arrêt devant un spectacle que notre état second nous avait visiblement fait oublier : la Muraille est là, imposant sa structure massive et ses courbes sinueuses devant nos yeux ébahis. La vision de cette construction de l'homme si harmonieusement intégrée dans une nature luxuriante restera lui aussi un de mes plus beaux souvenirs. Nous arrivons au bout. Au terme de ce voyage, j'ai certes quelques appréhensions quant à l'inconnu qui nous attend, mais si je fais le bilan de ce voyage inoubliable, nous avons traversé cette aventure exactement telle que nous l'avions rêvée.

J'ai tout de suite su que c'était toi. Pourtant, je ne peux pas dire que je t'ai reconnu, tu ne m'en as pas laissé le temps. Dans cette grande salle où tu jouais avec d'autres à te rouler par terre, c'est toi la première qui as tourné la tête et posé sur nous un regard noir et fier, mais aussi plein d'inquiétude. Voilà, en une seconde, après quatre ans d'espoirs et d'attente, tout a été fini. En une seconde. Et tout a pu commencer. Ma petite Anna-Mei, mon petit bout du bout du monde. J'ai voulu te prendre dans mes bras, mais tu as crié fort en te serrant contre ta nourrice. Je m'y étais préparé, et je t'ai laissé le temps. Tu as d'abord rasé les murs de l'orphelinat en nous défiant avec des yeux pleins de questions. Et puis tu as réduit peu à peu le diamètre des cercles que tu traçais autour de nous.

Dans l'avion qui nous ramenait vers Paris, je n'ai même pas fait attention au décollage. J'ai juste pleuré quand tu t'es endormie blottie contre ma poitrine et j'ai puisé dans les souvenirs de mon ancienne vie la force nécessaire pour être à la hauteur. Pas la meilleure maman du monde, simplement la maman dont tu auras besoin, et qui fera de son mieux malgré ses erreurs.

Je te promets qu'un jour, nous referons ensemble ce beau voyage pour revenir aux origines, et tenter d'expliquer tes pourquoi. Nous retrouverons des Vladimir, des Irina, et tous ces anonymes qui ont fait de notre premier voyage en transsibérien les bases de notre nouvelle vie, sur fond de soleil chinois.

 

Céline Santran, Villefranche-de-Lauragais, Haute-Garonne

13.06.2012 Le salon  | Le concours de nouvelles | Les cafés littéraires | L'actualité |