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Les veuves
Troisième prix du concours de nouvelles des Appaméennes
du livre 2011
V RAIMENT MÉMORABLE,
cet anniversaire et moi qui pensais qu'il marquerait ma renaissance après
un an de deuil ... Jusqu'à présent, j'étais persuadée
d'avoir été l'unique femme dans la vie de Laurent. Or, il
m'a trompée de la pire façon qui soit. Me voilà sans
illusions et, peut-être bientôt sans le sou. J'ai pourtant
hérité de notre villa que j'habite et de deux appartements
à Paris dont je perçois les loyers. Ils me permettent de
mener une existence sans soucis. J'ai touché une assurance-vie
confortable, j'ai dû me battre avant de l'obtenir, la compagnie
ayant cherché à prouver que le décès de Laurent
n'était pas accidentel.
Bouleversée, il faut que je fasse le point.
Hier, c'était le premier anniversaire de la mort de Laurent, mon
défunt époux. Je m'étais préparée pour
lui apporter, dès l'ouverture du cimetière, un bouquet de
ses fleurs favorites. Je me devais d'être la première à
orner sa tombe et surtout je ne souhaitais pas rencontrer sa mère,
Janine, véritable mater dolorosa qui ne m'a jamais beaucoup appréciée.
Tandis que je m'avançai doucement, avec une
solennité de circonstance, j'ai vu une femme se recueillir, tenant
par la main un garçonnet d'une dizaine d'années et portant
une imposante composition florale. En voilà une qui voulait faire
mieux que moi ! Usurper mon rôle. En proie à une méfiance
instinctive, je ne me suis pas approchée de la tombe de Laurent,
pour me dissimuler non loin, derrière une sorte de mausolée.
De là, je pouvais entendre les propos tenus par cette personne
à l'enfant, prénommé Lucas, son fils de toute évidence.
– Mon chéri, ton père repose
ici. Tu ne l'as pas connu mais c'était quelqu'un dont tu aurais
pu être fier et qui aurait été fier de toi, si vous
vous étiez côtoyés. Mon Lucas, tu ressembles à
Laurent, de plus en plus chaque jour... Trémolos dans la voix,
s'achevant dans un sanglot étouffé.
Je me suis dévissé le cou pour regarder
le gamin. J'ai eu un choc devant ce Laurent en miniature. Mon époux
ressuscité ! Ce gosse était de lui, nul besoin de test
ADN pour en être convaincue. Que n'avais-je fait incinérer
le défunt ! C'était propre et sans bavure. Mais il
y avait eu cette enquête de police suite à son accident,
peu courant puisqu'il s'était électrocuté. Celle
encore plus fouineuse des assurances, et puis le veto de Janine qui voulait
pour son fils unique « une sépulture décente,
pas une de ces horribles urnes. » J'avais dû obtempérer.
Je le regrettai amèrement car la veuve bis allait sûrement
demander de l'argent pour son rejeton.
Prouver que c'était également celui
de mon volage conjoint. On ne pouvait pas contrer des tests ADN, même
post-mortem, il y avait eu des précédents célèbres
de corps sordidement déterrés. J'allais perdre mon héritage.
Pourquoi ne s'était-elle pas manifestée plus tôt cette
amante indésirable ? Je redoutai sa cupidité .
– Mon fils, je vais être obligée
de demander à la famille de ton père de prendre ses responsabilités.
Tu feras ainsi connaissance avec tes grands-parents...
– J'aurai aussi des ascendants par mon
géniteur, un papy et une mamy ? Je n'envisageais pas cette
possibilité, a répondu Lucas d'un ton docte, étonnant
pour son âge.
La veuve clandestine avait l'art de présenter
ses agissements malhonnêtes tout à son honneur. Quant à
ce garçon, comment avait-il été élevé
pour s'exprimer de façon si ampoulée ?
Je décidai illico de les suivre, le plus discrètement
possible dès qu'ils quitteraient le cimetière. Il me fallait
connaître l'identité et le lieu d'habitation de cette femme.
Malgré toute cette malchance, j'eus de la chance : la maîtresse
de Laurent avait emprunté les transports en commun. Elle ne m'avait
probablement jamais vue, je n'avais donc pas trop de précautions
à prendre pour la suivre sans me faire remarquer.
Hélène Parreau habitait dans une résidence
huppée du beau côté de Montmartre, avec gardien et
digicode. Difficile de se glisser en douce dans son appartement. Je n'avais
ni l'âme ni la pratique d'un cambrioleur. Des recherches sur la
toile me dévoilèrent qu'une Hélène Parreau
avait enseigné la littérature française dans différents
pays francophones. Elle devait aimer sa langue mais pas son pays et avait
collaboré, ainsi que son époux, à divers ouvrages
de linguistique qui, d'après leurs titres, semblaient assez pédants.
Une personne cultivée. Etait-ce bien elle qui avait séduit
Laurent ? Il ne lisait que la presse sportive ou celle des quotidiens,
parfois quelques B.D. Pourtant, pas d'autre Hélène Parreau
sur le net, peut-être n'en avait-elle pas les honneurs. Mais intuitivement,
je savais que c'était la bonne personne ; ou plutôt
la mauvaise personne, une teigne BCBG, une fouteuse d'embrouilles. Elle
m'avait volé l'amour de mon mari et à présent, elle
allait me voler mon héritage. Si je me laissais faire, je perdrais
le statut de veuve digne, sans problème d'argent, pour devenir
une cocue sur la paille. Juste pour le premier anniversaire du décès !
En cette occasion, j'avais décidé que
mon deuil avait assez duré. Je projetais de voyager, c'était
un pas vers la liberté car Laurent, casanier et économe,
coupait mes élans, refusant toujours de partir loin et de se déplacer.
Comment son chemin avait-il pu croiser celui de cette
grande voyageuse ? Comment cette femme, brillante s'était-elle
intéressée à un homme terne et réservé ?
Comment avait-elle appris son décès ? J'étais
écœurée de tout ce qui s'était déroulé
dans mon dos, sans que j'aie eu le moindre soupçon. J'allais être
obligée de différer mes projets et de mener une enquête
serrée si je ne voulais pas être spoliée. Je commençais
par fouiller méticuleusement ce qui restait des affaires de mon
mari. J'avais donné ses vêtements à une association
caritative, hormis ceux que sa mère avait voulu conserver en souvenir.
Peut-être aurais-je dû regarder attentivement le contenu de
ses poches, mais Laurent manquait totalement de mystère, je l'avais
cru transparent. Dans un classeur dont je n'avais pas encore trié
les feuillets, je retrouvai quelques anciennes factures acquittées,
des faire-part, des invitations envoyés par nos relations, la carte
de son club de boules, sa seule passion. Des petits riens, miroirs d'une
existence sans relief.
Je décidai d'aller rendre visite à
ma belle-mère. En commémoration de ce premier anniversaire,
je lui apporterais un gâteau bien gras comme elle les aimait et
la questionnerais sur son fils adoré. Cette corvée fut vaine.
Janine, larmoyante et toujours grassouillette malgré ses vêtements
noirs, sembla amadouée par la pâtisserie. Elle m'accueillit
presque chaleureusement, me permit de revoir les vêtements du défunt,
religieusement rangés dans la penderie entre les siens et ceux
de feu son mari. Poches vides. Mémoire de Janine axée sur
l'enfance puis l'adolescence de son fils. J'eus l'impression d'entendre
un disque rayé et rentrai chez moi découragée. D'autant
que pendant ce temps-là, Hélène Parreau devait s'activer,
efficace et malfaisante. Je perdis plusieurs jours à épier
les allées et venues de son gamin. Peut-être était-il
possible de le faire disparaître. De le noyer dans la Seine ou le
canal Saint-Martin. Mais tout cela me paraissait trop compliqué.
D'autant que Lucas, véritable poule aux œufs d'or pour sa
mère,était tout le temps accompagné.
Je me mis à contacter tous les gens qui avaient
fréquenté Laurent, à commencer par ses collègues
de bureau. Il avait en effet occupé un modeste emploi à
la mairie. Ensuite, ses amis du cercle bouliste. Mais Laurent avait peu
marqué les esprits. Il ne manquait qu'à un copain joueur
de boules, Rémi, individu affable mais primaire. Un bon vivant,
toujours en veine de plaisanteries grasses.
Selon son témoignage, Laurent était
quelqu'un de fidèle. Pas fêtard, pas queutard, sauf pendant
trois jours mémorables, environ dix ans auparavant, où le
groupe avait participé à un tournoi de pétanque à
Marseille.
Souvenir lointain mais dont je me rappelais car Laurent
avait rapporté un trophée tarabiscoté et manifesté
une gaieté inhabituelle. Je comprenais à présent
d'où elle provenait. Mais que venait faire la distinguée
Hélène Parreau dans le milieu plutôt fruste des boules ?
Rémi consentit à parler.
A l'époque, La Belle Hélène
était la présidente d'un club de jumelage européen
qui avait organisé le tournoi. Elle avait offert ses faveurs à
plusieurs joueurs, pendant la dernière soirée très
arrosée. Une nymphomane ? Laurent et Rémi s'étaient
posé la question « C'était une super gonzesse,
mais du genre frigide... » Mystère, non résolu,
vite enterré sous le triomphe des joueurs. D'ailleurs les Parreau
étaient partis s'installer au Canada juste après cet épisode
et aucun bouliste n'était resté en contact avec eux. Alors
comment avait-elle retrouvé Laurent, comment l'avait-elle identifié ?
J'appris, toujours par le net, que Georges Parreau,
linguiste réputé, était décédé.
Il laissait un fils que le couple avait eu beaucoup de mal à avoir,
s'étant heurté à des problèmes de stérilité.
L'extrait d'un article sur les difficultés de l'adoption et de
la fécondation in vitro, stigmatisées par une association,
reproduisait une interview de sa présidente : Madame la linguiste
en personne. Voilà qui expliquait tout, Hélène avait
eu recours à l'insémination directe, elle avait tenté
son coup avec la complicité involontaire de plusieurs hommes et
il avait fallu que ça marche avec mon époux !
Jusqu'à présent, les événements
avaient tourné en ma faveur. Je n'avais pas été suspectée
de meurtre. Laurent avait été électrocuté
avec le séchoir à cheveux que j'utilisais pendant qu'il
prenait son bain et l'appareil était tombé dans la baignoire.
J'avais réussi à prouver que je n'étais pas dans
la pièce quand il s'était produit. Maintenant que j'étais
libre, cette intrigante allait entraver mes projets ! Je ne ferais
pas le poids face à un orphelin. Il fallait que je me débarrasse
de ces deux indésirables. Ce qu'il fallait aussi éviter
c'est que Janine rencontre ce petit fils, sosie de son Laurent adoré !
Comme je passais mes nuits à échafauder
des plans plus irréalisables les uns que les autres, je reçus
un carton d'invitation d'Hélène Parreau, me conviant chez
elle à un thé pour « discuter entre personnes
sensées ». Cela m'inquiéta. Je revêtis
une robe très sobre et apportai des macarons à l'amande,
spécialités d'un pâtissier réputé. J'espérais
que l'entretien démarrerait sur un mode feutré mais l'adversaire
attaqua brutalement : « Je sais que vous m'épiez
depuis que vous m'avez vue au cimetière. Vous avez manqué
de discrétion. Je comprends votre émoi mais il serait préférable
que nous trouvions un terrain d'entente. Vous espériez profiter
seule de votre crime. J'ai mené mon enquête : Vous vous
êtes débarrassée d'un époux primaire, vous
l'êtes moins que lui, ce qui facilitera le dialogue : j'ai
un garçon à élever que sa grand-mère a retrouvé
avec joie ! »
– Vous avez présenté votre
fils à Janine ? Ce n'est pas une fréquentation digne
de votre singe savant !
– Lucas a reçu une très
bonne éducation et il semble que l'influence de son père
adoptif ait pris le pas sur les insuffisances intellectuelles de votre
benêt de bouliste.
– Je vous dénoncerai. La famille
de votre mari saura que vous lui avez imposé un bâtard !
– Georges était d'accord pour que
je me fasse féconder en direct, si j'ose dire. Quant à votre
belle-mère elle sait que vous avez tué son fils. C'est elle
qui m'a offert les petits fours que vous êtes en train de manger,
nous avons tout prévu... Ne sentez-vous pas un malaise vous envahir ?
Je me sentais très mal en point, mais je l'attribuais à
l'inconfort de la situation. Je réussis à articuler :
– Et vous-même, ne sentez-vous pas
une sensation bizarre, ces macarons à l'amande amère...
Je sentais que je m'étouffais, tandis que
Lucas arrivait en se tordant de douleur, l'écume aux lèvres...
Deux ans plus tard, journal de Janine
Je viens de fleurir la tombe de mon Laurent.
Je regrette qu'il soit parti si jeune mais il aurait dû m'écouter.
Il avait choisi la pire des épouses, il l'a payé :
je suis sûre qu'elle l'a tué. Quant à l'autre
avec son gamin, elle a cru me faire avaler de ces salades ! Il
ne ressemblait pas du tout à mon fils ! Ces deux garces
se sont empoisonnées mutuellement à l'arsenic. La police
n'a rien compris à cet embrouillamini. Ça m'arrange
bien, je profite de l'argent qui serait revenu à ma belle-fille.
Cette imbécile me gavait de gâteaux. Si elle me voyait
maintenant ! J'ai fait un régime, Je m'habille taille
38, on me dirait une minette. Je vais à des cours de danse,
je voyage. La vie est belle, je n'ai que 65 ans et j'espère
vivre encore longtemps.
Martine Bontoux, Arles, Bouches-du-Rhône |