Vers la page d'accueil

APPAMÉENNES DU LIVRE

Vers le salon du livreLe salon

Vers le concours d'enluminures Le concours d'enluminures

Vers les cafés littérairesLes cafés littéraires

Vers la présentation de l'associationL'association

Vers la présentation de l'associationL'actualité

Pour envoyer un message à l'association Contact

  Martine Ferachou Les veuves

Troisième prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2011

V RAIMENT MÉMORABLE, cet anniversaire et moi qui pensais qu'il marquerait ma renaissance après un an de deuil ... Jusqu'à présent, j'étais persuadée d'avoir été l'unique femme dans la vie de Laurent. Or, il m'a trompée de la pire façon qui soit. Me voilà sans illusions et, peut-être bientôt sans le sou. J'ai pourtant hérité de notre villa que j'habite et de deux appartements à Paris dont je perçois les loyers. Ils me permettent de mener une existence sans soucis. J'ai touché une assurance-vie confortable, j'ai dû me battre avant de l'obtenir, la compagnie ayant cherché à prouver que le décès de Laurent n'était pas accidentel.

Bouleversée, il faut que je fasse le point. Hier, c'était le premier anniversaire de la mort de Laurent, mon défunt époux. Je m'étais préparée pour lui apporter, dès l'ouverture du cimetière, un bouquet de ses fleurs favorites. Je me devais d'être la première à orner sa tombe et surtout je ne souhaitais pas rencontrer sa mère, Janine, véritable mater dolorosa qui ne m'a jamais beaucoup appréciée.

Tandis que je m'avançai doucement, avec une solennité de circonstance, j'ai vu une femme se recueillir, tenant par la main un garçonnet d'une dizaine d'années et portant une imposante composition florale. En voilà une qui voulait faire mieux que moi ! Usurper mon rôle. En proie à une méfiance instinctive, je ne me suis pas approchée de la tombe de Laurent, pour me dissimuler non loin, derrière une sorte de mausolée. De là, je pouvais entendre les propos tenus par cette personne à l'enfant, prénommé Lucas, son fils de toute évidence.

– Mon chéri, ton père repose ici. Tu ne l'as pas connu mais c'était quelqu'un dont tu aurais pu être fier et qui aurait été fier de toi, si vous vous étiez côtoyés. Mon Lucas, tu ressembles à Laurent, de plus en plus chaque jour... Trémolos dans la voix, s'achevant dans un sanglot étouffé.

Je me suis dévissé le cou pour regarder le gamin. J'ai eu un choc devant ce Laurent en miniature. Mon époux ressuscité ! Ce gosse était de lui, nul besoin de test ADN pour en être convaincue. Que n'avais-je fait incinérer le défunt ! C'était propre et sans bavure. Mais il y avait eu cette enquête de police suite à son accident, peu courant puisqu'il s'était électrocuté. Celle encore plus fouineuse des assurances, et puis le veto de Janine qui voulait pour son fils unique « une sépulture décente, pas une de ces horribles urnes. » J'avais dû obtempérer. Je le regrettai amèrement car la veuve bis allait sûrement demander de l'argent pour son rejeton.

Prouver que c'était également celui de mon volage conjoint. On ne pouvait pas contrer des tests ADN, même post-mortem, il y avait eu des précédents célèbres de corps sordidement déterrés. J'allais perdre mon héritage. Pourquoi ne s'était-elle pas manifestée plus tôt cette amante indésirable ? Je redoutai sa cupidité .

– Mon fils, je vais être obligée de demander à la famille de ton père de prendre ses responsabilités. Tu feras ainsi connaissance avec tes grands-parents...

– J'aurai aussi des ascendants par mon géniteur, un papy et une mamy ? Je n'envisageais pas cette possibilité, a répondu Lucas d'un ton docte, étonnant pour son âge.

La veuve clandestine avait l'art de présenter ses agissements malhonnêtes tout à son honneur. Quant à ce garçon, comment avait-il été élevé pour s'exprimer de façon si ampoulée ?

Je décidai illico de les suivre, le plus discrètement possible dès qu'ils quitteraient le cimetière. Il me fallait connaître l'identité et le lieu d'habitation de cette femme. Malgré toute cette malchance, j'eus de la chance : la maîtresse de Laurent avait emprunté les transports en commun. Elle ne m'avait probablement jamais vue, je n'avais donc pas trop de précautions à prendre pour la suivre sans me faire remarquer.

Hélène Parreau habitait dans une résidence huppée du beau côté de Montmartre, avec gardien et digicode. Difficile de se glisser en douce dans son appartement. Je n'avais ni l'âme ni la pratique d'un cambrioleur. Des recherches sur la toile me dévoilèrent qu'une Hélène Parreau avait enseigné la littérature française dans différents pays francophones. Elle devait aimer sa langue mais pas son pays et avait collaboré, ainsi que son époux, à divers ouvrages de linguistique qui, d'après leurs titres, semblaient assez pédants. Une personne cultivée. Etait-ce bien elle qui avait séduit Laurent ? Il ne lisait que la presse sportive ou celle des quotidiens, parfois quelques B.D. Pourtant, pas d'autre Hélène Parreau sur le net, peut-être n'en avait-elle pas les honneurs. Mais intuitivement, je savais que c'était la bonne personne ; ou plutôt la mauvaise personne, une teigne BCBG, une fouteuse d'embrouilles. Elle m'avait volé l'amour de mon mari et à présent, elle allait me voler mon héritage. Si je me laissais faire, je perdrais le statut de veuve digne, sans problème d'argent, pour devenir une cocue sur la paille. Juste pour le premier anniversaire du décès !

En cette occasion, j'avais décidé que mon deuil avait assez duré. Je projetais de voyager, c'était un pas vers la liberté car Laurent, casanier et économe, coupait mes élans, refusant toujours de partir loin et de se déplacer.

Comment son chemin avait-il pu croiser celui de cette grande voyageuse ? Comment cette femme, brillante s'était-elle intéressée à un homme terne et réservé ? Comment avait-elle appris son décès ? J'étais écœurée de tout ce qui s'était déroulé dans mon dos, sans que j'aie eu le moindre soupçon. J'allais être obligée de différer mes projets et de mener une enquête serrée si je ne voulais pas être spoliée. Je commençais par fouiller méticuleusement ce qui restait des affaires de mon mari. J'avais donné ses vêtements à une association caritative, hormis ceux que sa mère avait voulu conserver en souvenir. Peut-être aurais-je dû regarder attentivement le contenu de ses poches, mais Laurent manquait totalement de mystère, je l'avais cru transparent. Dans un classeur dont je n'avais pas encore trié les feuillets, je retrouvai quelques anciennes factures acquittées, des faire-part, des invitations envoyés par nos relations, la carte de son club de boules, sa seule passion. Des petits riens, miroirs d'une existence sans relief.

Je décidai d'aller rendre visite à ma belle-mère. En commémoration de ce premier anniversaire, je lui apporterais un gâteau bien gras comme elle les aimait et la questionnerais sur son fils adoré. Cette corvée fut vaine. Janine, larmoyante et toujours grassouillette malgré ses vêtements noirs, sembla amadouée par la pâtisserie. Elle m'accueillit presque chaleureusement, me permit de revoir les vêtements du défunt, religieusement rangés dans la penderie entre les siens et ceux de feu son mari. Poches vides. Mémoire de Janine axée sur l'enfance puis l'adolescence de son fils. J'eus l'impression d'entendre un disque rayé et rentrai chez moi découragée. D'autant que pendant ce temps-là, Hélène Parreau devait s'activer, efficace et malfaisante. Je perdis plusieurs jours à épier les allées et venues de son gamin. Peut-être était-il possible de le faire disparaître. De le noyer dans la Seine ou le canal Saint-Martin. Mais tout cela me paraissait trop compliqué. D'autant que Lucas, véritable poule aux œufs d'or pour sa mère,était tout le temps accompagné.

Je me mis à contacter tous les gens qui avaient fréquenté Laurent, à commencer par ses collègues de bureau. Il avait en effet occupé un modeste emploi à la mairie. Ensuite, ses amis du cercle bouliste. Mais Laurent avait peu marqué les esprits. Il ne manquait qu'à un copain joueur de boules, Rémi, individu affable mais primaire. Un bon vivant, toujours en veine de plaisanteries grasses.

Selon son témoignage, Laurent était quelqu'un de fidèle. Pas fêtard, pas queutard, sauf pendant trois jours mémorables, environ dix ans auparavant, où le groupe avait participé à un tournoi de pétanque à Marseille.

Souvenir lointain mais dont je me rappelais car Laurent avait rapporté un trophée tarabiscoté et manifesté une gaieté inhabituelle. Je comprenais à présent d'où elle provenait. Mais que venait faire la distinguée Hélène Parreau dans le milieu plutôt fruste des boules ? Rémi consentit à parler.

A l'époque, La Belle Hélène était la présidente d'un club de jumelage européen qui avait organisé le tournoi. Elle avait offert ses faveurs à plusieurs joueurs, pendant la dernière soirée très arrosée. Une nymphomane ? Laurent et Rémi s'étaient posé la question « C'était une super gonzesse, mais du genre frigide... » Mystère, non résolu, vite enterré sous le triomphe des joueurs. D'ailleurs les Parreau étaient partis s'installer au Canada juste après cet épisode et aucun bouliste n'était resté en contact avec eux. Alors comment avait-elle retrouvé Laurent, comment l'avait-elle identifié ?

J'appris, toujours par le net, que Georges Parreau, linguiste réputé, était décédé. Il laissait un fils que le couple avait eu beaucoup de mal à avoir, s'étant heurté à des problèmes de stérilité. L'extrait d'un article sur les difficultés de l'adoption et de la fécondation in vitro, stigmatisées par une association, reproduisait une interview de sa présidente : Madame la linguiste en personne. Voilà qui expliquait tout, Hélène avait eu recours à l'insémination directe, elle avait tenté son coup avec la complicité involontaire de plusieurs hommes et il avait fallu que ça marche avec mon époux !

Jusqu'à présent, les événements avaient tourné en ma faveur. Je n'avais pas été suspectée de meurtre. Laurent avait été électrocuté avec le séchoir à cheveux que j'utilisais pendant qu'il prenait son bain et l'appareil était tombé dans la baignoire. J'avais réussi à prouver que je n'étais pas dans la pièce quand il s'était produit. Maintenant que j'étais libre, cette intrigante allait entraver mes projets ! Je ne ferais pas le poids face à un orphelin. Il fallait que je me débarrasse de ces deux indésirables. Ce qu'il fallait aussi éviter c'est que Janine rencontre ce petit fils, sosie de son Laurent adoré !

Comme je passais mes nuits à échafauder des plans plus irréalisables les uns que les autres, je reçus un carton d'invitation d'Hélène Parreau, me conviant chez elle à un thé pour « discuter entre personnes sensées ». Cela m'inquiéta. Je revêtis une robe très sobre et apportai des macarons à l'amande, spécialités d'un pâtissier réputé. J'espérais que l'entretien démarrerait sur un mode feutré mais l'adversaire attaqua brutalement : « Je sais que vous m'épiez depuis que vous m'avez vue au cimetière. Vous avez manqué de discrétion. Je comprends votre émoi mais il serait préférable que nous trouvions un terrain d'entente. Vous espériez profiter seule de votre crime. J'ai mené mon enquête : Vous vous êtes débarrassée d'un époux primaire, vous l'êtes moins que lui, ce qui facilitera le dialogue : j'ai un garçon à élever que sa grand-mère a retrouvé avec joie ! »

– Vous avez présenté votre fils à Janine ? Ce n'est pas une fréquentation digne de votre singe savant !

– Lucas a reçu une très bonne éducation et il semble que l'influence de son père adoptif ait pris le pas sur les insuffisances intellectuelles de votre benêt de bouliste.

– Je vous dénoncerai. La famille de votre mari saura que vous lui avez imposé un bâtard !

– Georges était d'accord pour que je me fasse féconder en direct, si j'ose dire. Quant à votre belle-mère elle sait que vous avez tué son fils. C'est elle qui m'a offert les petits fours que vous êtes en train de manger, nous avons tout prévu... Ne sentez-vous pas un malaise vous envahir ? Je me sentais très mal en point, mais je l'attribuais à l'inconfort de la situation. Je réussis à articuler :

– Et vous-même, ne sentez-vous pas une sensation bizarre, ces macarons à l'amande amère...

Je sentais que je m'étouffais, tandis que Lucas arrivait en se tordant de douleur, l'écume aux lèvres...

 

Deux ans plus tard, journal de Janine

Je viens de fleurir la tombe de mon Laurent. Je regrette qu'il soit parti si jeune mais il aurait dû m'écouter. Il avait choisi la pire des épouses, il l'a payé : je suis sûre qu'elle l'a tué. Quant à l'autre avec son gamin, elle a cru me faire avaler de ces salades ! Il ne ressemblait pas du tout à mon fils ! Ces deux garces se sont empoisonnées mutuellement à l'arsenic. La police n'a rien compris à cet embrouillamini. Ça m'arrange bien, je profite de l'argent qui serait revenu à ma belle-fille. Cette imbécile me gavait de gâteaux. Si elle me voyait maintenant ! J'ai fait un régime, Je m'habille taille 38, on me dirait une minette. Je vais à des cours de danse, je voyage. La vie est belle, je n'ai que 65 ans et j'espère vivre encore longtemps.

 

Martine Bontoux, Arles, Bouches-du-Rhône

08.06.2011 Le salon  | Le concours de nouvelles | Le concours d'enluminures | Les cafés littéraires | L'actualité |