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Première
à gauche
Deuxième prix du concours de nouvelles des Appaméennes
du livre 2012
A UJOURD'HUI
tout m'invite au voyage, que dis-je, à l'aventure ! J'ai décidé
de rompre avec l'aspect quelque peu routinier de mon existence. Et en
ce matin de départ, comme une confirmation l'air est à l'unisson
de mon âme. Je le ressens dans tous mes sens exacerbés. C'est
un subtil parfum en provenance des rosés illuminant mon jardin,
c'est un oiseau effronté qui s'envole dans l'azur pour se dissoudre
dans les sphères célestes. C'est l'horizon qui s'étire
bien plus loin qu'à l'accoutumée... Oui je sais, on se gausse
parfois de ma grandiloquence, on affirme que je parle beaucoup et que
j'agis peu, ou mal. On prétend que trop souvent déjà,
j'ai échafaudé d'ambitieux projets sans qu'ils aboutissent
à l'éclatante révélation de mon immense talent.
Eh bien cette fois c'est décidé, je pars ! Pour le
tour du monde. Je possède l'envergure d'un aventurier, qu'on se
le dise !
Et il y a eu cette scène déplaisante
hier soir, une de plus, qui a précipité mon départ.
Je n'ai plus envie d'y penser, mais à cause d'elle il m'est devenu
impossible de différer d'un jour le début de mon expédition.
Au plus vite je veux m'éloigner des esprits chagrins et des jaloux.
Car cet incontestable chamboulement de ma vie quotidienne ne plaît
pas à tout le monde ; certains se montrent désobligeants
à mon égard et tentent par tous les moyens d'entraver mon
projet. Ils n'y parviendront pas.
Donc je suis prêt, réceptif à tous ces signes d'encouragement
que je perçois dans l'air. Assis dans ma voiture, je m'apprête
à enclencher la première vitesse, geste inaugural de mon
périple. Le monde ne commence-t-il pas à sa porte ?
Voici que je sens le vent du large gonfler les pare-chocs ! Jusqu'à
présent, je n'ai utilisé ce véhicule terrestre à
moteur que pour week-ends à la campagne ou vacances à la
mer. Ainsi que pour me rendre à mon travail. Pour ce faire, je
prends toujours la première à droite. Une routine. Mais
ce matin ce sera la première à gauche, celle de l'évasion.
Plus tard de grands navires bataillant avec l'océan, des avions
à hélice atterrissant sur les pistes cahoteuses de la brousse
ou de la steppe, de longues pirogues de bois souple prendront le relais
pour me transporter d'un point à un autre du globe terrestre. Paré
pour les espaces infinis, les civilisations inconnues ! A moi la
gloire !
Je vérifie dans le rétroviseur que mon attirail de grand
voyageur est au complet. Valises, paquets, cartes... Les deux autres n'ont
qu'à bien se tenir. Car ils sont deux, les esprits chagrins que
j'ai évoqués. Ce sont deux grands voyageurs dont le hasard
d'un voisinage m'a pourvu. L'un est marin, l'autre grand reporter. Quels
sublimes métiers lorsque l'Ailleurs vous chatouille, n'est-ce-pas ?
A eux d'eux ils l'ont déjà fait, le tour du monde. Et entre
deux voyages, ils reviennent. Pour parler de leurs aventures, se renvoyer
comme une balle des noms de pays inconnus ou de dangers affrontés.
J'ai sans doute dû les impressionner par mon savoir ; de suite
ils m'ont accepté dans leur cercle et dans leurs conversations.
Car je suis encore plus érudit que bavard. Oui. Grâce à
cette incontestable culture, ma sédentarité n'a jamais été
un handicap avec eux. J'ai toujours été capable de suivre
sans effort leurs relations de voyages. Quels agréables moments
passés en leur compagnie les premiers temps ! Voilà
qui me changeait des misérables récriminations d'un autre
de mes voisins. Pour mon malheur, nos maisons ont ancré leur vies
l'une à côté de l'autre. Et je ne supporte plus ce
médiocre et ses jacasseries ! De lui aussi je m'éloigne.
Quand je serai à l'autre bout du monde, il n'y aura pas encore
assez de distance entre nous...
Le regard au loin, j'anticipe en souriant les futurs émerveillements
qui m'attendent. Une légère pression du pied sur l'accélérateur,
un vroum du moteur qui semble gagné lui aussi par l'exaltation.
Pourtant les critiques n'ont pas épargné non plus mon véhicule.
Inadapté au projet, ont-ils dit. Et... Ah ! C'est agaçant
de repenser à eux sans cesse ! C'est lorsque j'ai évoqué
l'idée de tour du monde que leur attitude à mon égard
a changé. A son annonce, ce fut une imperceptible expression de
stupeur sur leurs visages. Comme s'il leur était impossible de
m'imaginer ailleurs que dans le contexte habituel de nos rencontres. Au
fil des jours et des détails que je leur fournissais, vinrent des
allusions de plus en plus précises sur la témérité
de mon entreprise eu égard à mon statut. Quel statut, d'abord ?
J'eus beau les persuader qu'ils me connaissaient mal, ils ont persisté
dans cette sorte de doute blessant. Ne serait-ce pas la jalousie qui les
motive ? A dire vrai, la chose m'interloquerait. Avec leur expérience
en la matière, ils ont peu à redouter de moi. Pour l'instant,
bien sûr. Mais j'ai mal vécu cette attitude mesquine. Elle
a, je l'admets, chiffonné mon amour-propre.
Qu'ils aillent au diable ! Derrière le pare-brise, je suis
décidé en cet instant à défier la terre entière.
Tout en écoutant ronronner le moteur, je pose mes mains sur le
volant et regarde ma rue. Lorsque je reviendrai des confins du monde,
chargé de souvenirs et auréolé de gloire, une foule
admirative sera massée sur les trottoirs, m'ovationnant. Mes parents,
mes amis, mon employeur, mon amie de cœur, ils seront tous là,
émus. On admirera le nouveau héros. On sera bien obligé
de s'incliner devant mon courage, voire ma témérité.
A cette évocation, déjà mes glandes lacrymales me
chatouillent. Allons ! Un héros ne pleure pas. Alors d'un
battement de cil, je me concentre à nouveau sur le départ.
Je braque pour m'écarter du trottoir, ce qui aura pour effet de
m'engager au milieu de la chaussée pour atteindre cette envoûtante
première à gauche. Après tant de jours de préparatifs,
le démarrage ne prendra qu'une seconde. Je voudrais au contraire
pouvoir prolonger cet instant.
Ces deux types ont eu le culot de prétendre que je m'apercevrai
de mon erreur précisément au démarrage. Qu'attendent-ils
? Que je me ridiculise en me trompant de direction ? Qu'une
trop grande habitude me fasse prendre le chemin habituel de mon bureau,
à droite ? A y repenser, mes phalanges soudain se crispent
sur le volant. Une bouffée de rancœur m'envahit. Ils pourrissent
mon départ, ces imbéciles ! Je leur en veux. Le monde
entier devrait rayonner en mon honneur aujourd'hui.
Allez hop ! Ne parlons plus d'eux ! Je pars ! Je tourne
un peu plus le volant, appuie un peu plus sur l'accélérateur
tout en lâchant le frein. Mon corps frémit, autant des vibrations
du véhicule que de l'excitation. Ce tour du monde me fera franchir
le palier qui va de l'érudition de salon à la gloire du
héros voyageur. Je vais enrichir mon existence comme jamais. Je
vais traverser des pays méconnus et transformer mes jours en un
tourbillon exaltant. Si la chance m'accompagne, je découvrirais
même une tribu oubliée, un animal jamais observé.
Et si je maîtrise bien la suite, je serais célèbre.
A mon retour on s'arrachera mon témoignage. On se battra pour mes
conférences, mes photos feront la une de prestigieux magazines.
Hier soir, ils ont à nouveau tenté de me dissuader, sur
un nouveau registre. Sans doute à bout d'arguments, ils ont joué
la carte de l'amitié. Toutes leurs mises en garde, ce serait en
son nom. Selon eux je manquerais de lucidité et ils n'auraient
d'autre motivation que de vouloir m'éviter une cruelle désillusion.
L'amitié ! Foutaises ! Je me suis fâché
tout rouge et les ai quittés fraîchement. Au même instant
j'ai décidé de hâter mon départ. Ils...
Tiens ! Les voilà ! Que veulent-ils encore ? Ils
font de grands gestes de sémaphores. Je les observe de loin. N'empêche,
c'est beau une silhouette d'aventurier... Ressemblerais-je à cela
lors de mon triomphal retour dans quelques mois ? C'est vrai qu'ils
sont jeunes et l'un d'entre eux est même ce qu'on peut appeler un
bel homme. Moi je suis plus âgé et mes caractéristiques
physiques n'entrent pas dans les canons de la beauté. Avec les
années viennent parfois l’embonpoint ou la calvitie. Ni l'un
ni .l'autre ne m'ont épargné. Je profiterai des inévitables
efforts physiques des mois à venir pour affiner ma silhouette.
Pour la calvitie, c'est plus incertain. Un chamane, peut-être...
Ils se rapprochent. Allez ! Je suis prêt à leur accorder
mon pardon s'ils me souhaitent bon vent. Mais ma bienveillance fond très
vite. Mon cerveau excédé les entend me dire que je ne peux
définitivement pas partir à l'aventure comme ça,
juste parce que je l'ai décidé. Que c'est une question de
destin. Que le mien est lié à la première à
droite. Que la vie est parfois injuste, ils le savent, mais que toute
rébellion est inutile. Et que, et que... Il y a même de la
pitié dans leurs yeux. Mais c'est insupportable ! Ils sont
là juste devant moi. Ça suffît ! J'appuie sur
l'accélérateur...
Mes valises et mes cartes sont toujours dans la voiture, elle-même
toujours le long du trottoir et j'ai coupé le moteur. Les deux
autres me regardent avec la même pitié, mais sans crainte.
Ils ont raison : même si je l'avais voulu, je n'aurais pas
pu leur faire de mal. Ce n'est pas prévu. L'accélérateur,
c'était pour le bruit ; ma fausse colère, pour me donner
l'illusion d'un libre-arbitre que je ne possède pas. Mon beau projet
ira rejoindre les précédents dans les profondeurs de mes
regrets. C'est très dur pour un vantard comme moi, mais il me faut
admettre mon impuissance. Mon destin ne m'appartient pas. Quand au volant
de ma vieille guimbarde je sortirai de cette case qui m'a été
assignée dans l'histoire, ce ne sera pas par la première
à gauche pour entamer un tour du monde, mais bien par la première
à droite, pour la case suivante où je dois partir en pique-nique
avec mes parents. D'ailleurs ils m'attendent déjà devant
le jardin. Entendez-vous mon père m'appeler ? : « Chichille,
mon fils à moi ! Tu n'as pas oublié la bière,
j'espère ? »
Moi, Achille Talon, ne serai jamais un baroudeur intrépide. Coincé
sur ce rayonnage de BD par les hasards de l'ordre alphabétique
entre mes collègues Corto Maltese et Tintin, je dois me contenter
de les envier. Je sais, c'est laid l'envie. Mais leurs pères respectifs
les ont créés jeunes, aventuriers, courageux. Le mien m'a
voulu sédentaire, verbeux, vaniteux. Erudit mais condamné
à vivre avec son papa et sa maman dans un pavillon de banlieue.
Pourquoi ? Parce que telle est la vie des héros de papier.
Il me restera Lefuneste, mon voisin médiocre, pour passer mes nerfs.
Ça, j'ai le droit et je ne m'en priverai pas.
Sophie Appert, Bordeaux, Gironde |