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Quand la coupe est pleine...
Deuxième prix du concours de nouvelles des Appaméennes
du livre 2011
V RAIMENT MÉMORABLE,
cet anniversaire... Ils ont mis le paquet ! La salle est magnifique
: nappes blanches en coton, sur nappes colorées, chaises habillées,
centres de table fleuris... Ne manquent que les ballons de baudruche marqués
« Bon anniversaire ». Cette idée la fait
sourire. Elle imagine, sans peine, sa cul pincé de fille aînée
s'exclamer : « Des ballons ! Vous n'y pensez pas, elle
n'a pas dix ans, tout de même ! » Pauvre Agnès !
En voilà une à qui elle n'a légué, ni sa joie
de vivre, ni son sens de l'humour.
Thomas, son arrière-petit-fils,
l'a extraite délicatement de son fauteuil roulant. Il l'a prise
dans ses bras, forçant sur sa musculature pour épater les
filles, mais avouant : « Ma petite Mamilie, tu ne pèses
rien, c'est quoi ce travail, il faudrait te remplumer un peu... »
Puis il l'a posée sur la chaise la plus confortable, à la
place d'honneur. Mamilie ! Le surnom, contraction de mamie et d'Emilie,
a ricoché avec joie dans le cœur de la vieille dame. Il y
avait si longtemps qu'on ne l'avait nommée ainsi ! C'est simple,
Mamilie n'existait plus... Ne subsistait que Madame Martin... Ou... pire...
la « 305 » (numéro de sa chambre, bien évidemment).
Mais Madame Martin est l'héroïne du jour ! Pas moins
de trois discours la mettent à l'honneur : celui du directeur de
la maison de retraite, puis celui du maire de la commune, et enfin, le
plus long, celui de Michel. Lui, en fait, il remercie surtout les deux
orateurs précédents, et les journalistes, aussi, qui se
sont si gentiment déplacés. Il remercie au nom de toute
la famille ! Il a un air contrit que sa mère ne peut que remarquer
et déplorer. Il se demande ce qu'il fait là, lui, le rêveur,
qui déteste se montrer, se mettre en avant ! Mais il n'a pas eu
le choix, pense la vieille femme. Agnès ne lui a pas laissé
le choix : « Je te rappelle que tu es mon cadet, certes, mais
aussi l'aîné des garçons ! Tu es donc l'homme
de la famille, c'est à toi de t'y coller ! » II
n'aura pas eu le courage requis pour une éventuelle rébellion !
Enfin, c'est fait ! Il peut sortir son mouchoir à carreaux
de sa poche, Michel, et s'essuyer le front. Il a accompli sa mission sans
panache mais avec quelques trémolos dans la voix. Il a réussi
à émouvoir l'assistance. On l'applaudit.
L'assemblée est enfin autorisée à prendre l'apéritif
(Agnès dit : le « cockkkk-tttailll »). « A
la santé de Madame Martin ! », proclame le directeur.
« A la santé de notre centenaire », enchaîne
le maire. « A ta santé, maman », bafouille
Michel. « A la tienne, Mamilie », susurre Thomas.
Tout le monde lève son verre, boit... L'ambiance, l'alcool aidant,
devient chaleureuse. Des groupes se forment, les conversations vont bon
train. Mamilie, surveillée du coin de l'œil par Agnès,
n'a bu qu'une demi-coupe de Champagne (« Pense à ton
cœur, maman, tout de même ! ») et se retrouve
un peu seule, un peu oubliée... Mais elle ne s'ennuie pas. Elle
les observe. Cinq générations sont rassemblées là
pour son anniversaire Elle ne connaît, de la plupart d'entre
eux, que les visages, dans dés cadres bon marché, sur sa
commode de chambre. Ils n'ont pas de temps pour venir la visiter. Son
regard pétille. Elle se régale à les passer en revue,
un à un. « Tiens, Adeline, ma préférée,
celle qui me ressemble le plus. Comme elle est émouvante avec son
ventre rond ! Et Gérard, toujours aussi mal fagoté,
celui-là ! Et Philippe, gros cigare, gros portefeuille, mais
petit cerveau et je devine ce qu'il a dans le slip !!!». Elle
rit toute seule d'avoir des pensées si osées. A son âge,
tout de même ! Elle s'oblige à redevenir sage et porte
son attention sur les enfants les plus jeunes. Le petit Jules, vingt mois,
court maladroitement derrière un ballon de baudruche rouge. Il
rit aux éclats, joues écarlates, menottes en l'air. Tout
le portrait de son arrière-grand-père, Jean ! Le visage
de l'aïeule se rembrunit. Ce fils qu'elle chérissait, pourquoi
était-il parti si tôt ? Il aurait eu tant d'amour à
donner au bambin ! Et puis, il se serait bien occupé d'elle,
lui, au moins. La vie est décidément bien cruelle !
Perdue dans ses pensées, elle n'a pas vu le garçon s'approcher.
Elle sursaute quand elle sent, sur son visage, son haleine fétide.
Il s'est accroupi pour être à sa hauteur. Elle l'observe.
Un gars avec une tête qui lui dit quelque chose. Elle fouille sa
mémoire à la recherche d'un prénom, essaie de situer
le personnage dans le contexte familial, reste bredouille. Mais une chose
est sûre : elle ne l'aime pas celui-là. Mauvais genre !
Doit être issu d'une branche pourrie de l'arbre généalogique !
Il lui décoche un sourire mauvais et ironise :
– Alors, Mémé, on fait de la résistance ?
Cent ans ! ! ! C'est gonflé tout de même !
Le petit morveux ! Il n'est pas gonflé, lui, de parler ainsi à
une si vieille personne. Quelle impolitesse ! Mamilie cherche une
réplique cinglante, puis se ravise. Elle est trop âgée,
maintenant, pour les conflits. Et puis, le docteur lui a répété
bien souvent : « Les contrariétés, c'est
pas bon pour le cœur ! ». Alors, comme à chaque
fois que cela l'arrange, elle feint la surdité. Elle tend le cou
vers l'adolescent indélicat, appose sa main droite ridée
et tremblante derrière le lobe de l'oreille et mugit : « hein ? »
L'autre ricane, comprend que son audace restera impunie puisque la vieille
dame n'entend pas plus qu'un pot de chambre et en rajoute :
– Ben c'est vrai, non ? Vos héritiers, ils en ont
peut-être marre d'attendre ? Faut pas être égoïste
comme ça, faut penser à eux.
C'en est trop ! La colère gronde dans le cœur de Mamilie
qui, lui, s'emballe dangereusement ! Bien sûr qu'elle s'en
serait bien passée d'être là, à souffler trois
chiffres sur un gâteau ! Était-ce sa faute, à
elle, si la grande faucheuse avait préféré prendre
son mari et son fils, trente ans plus tôt, dans le même accident
de voiture, et la laisser brisée, à tout jamais, sur cette
terre ! Quel imbécile, ce gamin ! Mais quel imbécile !
Elle inspire un bon coup mais l'air passe mal. Elle doit se forcer pour
lui répondre le plus naturellement possible.
Et si on trinquait, jeune homme ? Ma fille Agnès a confisqué
ma bouteille de Champagne. Peut-être pourriez-vous nous en trouver
une ? Il se redresse prestement en riant.
– Eh bien dis donc, t'es un phénomène, toi !
Mais t'as raison, même, faut pas se laisser abattre !
II file prestement vers la cuisine à la recherche du précieux
breuvage. Elle pense en souriant : « II me tutoie, maintenant !
De mieux en mieux ! De toute façon, il se croit tout permis.
Il mériterait bien une petite leçon. Il est en train de
gâcher ma soirée ! » Elle attrape rapidement,
sur la table, sa boîte journalière de médicaments,
celle avec les petites cases qui correspondent aux heures de prises. La
gélule de vingt-deux heures est là qui attend. La vieille
dame se remémore, lointaines, les recommandations du docteur Weiss
: « Attention, Madame Martin, ce comprimé ralentit le
cœur, vous ne devez le prendre qu'en cas de grosse crise de tachycardie !
Et surtout, pas d'alcool avec ça ! » Promis, promis,
docteur, elle ne fera pas d'imprudence ! Elle va juste s'occuper
de ce garnement, lui faire une grosse frayeur qui le rendra, peut-être,
plus mesuré dans ses propos, plus délicat. C'est son anniversaire,
après tout, elle a bien le droit de s'amuser un peu. Et puis, la
bêtise, elle aurait pu pardonner, mais la méchanceté,
non. Le médicament ne devrait pas avoir trop d'effet sur un homme
jeune et en pleine santé. Seulement, un petit malaise, histoire
d'apprendre l'humilité !
Le fanfaron a préparé deux coupes de Champagne. Il interpelle
la bande de jeunes qui dansent sur la piste.
Eh, venez, venez trinquer avec Mémé !
Elle profite de son inattention pour verser dans un des verres le contenu
de la gélule qu'elle a éventrée. Mais voilà
qu'elle tremble soudain... Il est plus à plaindre qu'à blâmer,
après tout, ce nigaud ! Mérite-t-il une telle leçon ?
Puis elle pense à son homme, à Pierre, qui l'attendent sûrement
là-haut... Elle pense au numéro 305 qu'elle redeviendra
dès le lendemain... Alors, frénétiquement, elle change
plusieurs fois les deux coupes de place sur la belle nappe blanche...
Hop... Hop... Hop.... A gauche, à droite... Devant, derrière...
Elle embrouille sa mémoire... Le garçon s'étonne
:
– Alors, Mémé, on joue ou on boit ?
– Vous avez raison, jeune homme, quand
la coupe est pleine... On boit !
Martine Férachou, Saint-Junien,
Haute-Vienne
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