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Andrée Esquirol  Partir et revenir

Premier prix du concours de nouvelles des Appaméennes du livre 2012

A UJOURD'HUI tout m'invite au voyage : une douceur de l'air, le beau temps qui déjà s'installe, une certaine effervescence autour de moi, un appel pressant, une envie forte « d'ailleurs » qui me rend impatiente.

Oui, je vais faire un voyage, un peu particulier il est vrai, un voyage en groupe, plutôt une expérience. L'objectif : rallier par nos propres moyens deux villages éloignés, perdus dans la campagne, l'un au Sud, l'autre au Nord, sans carte ni boussole, ni GPS. Pour nous repérer : le soleil le jour, les étoiles la nuit. Pas de bagages, cela va de soi, pas d'assistance, aucune liaison avec ceux que nous quittons ; pas d'intendance non plus : la Nature pourvoira à notre nourriture (du moins nous l'espérons !) Bref, un défi, une tentative de survie, un voyage difficile, risqué peut-être, l'aventure passionnante de Robinson libéré de son île, partagée à plusieurs. La durée ? Trois ou quatre semaines.

Bien sûr, dans le groupe constitué, nous nous sommes tous préparés : exercices d'endurance pour prévenir les fatigues, nuits à la belle étoile loin du confort douillet, régime adapté afin de constituer quelques réserves en vue de la vie spartiate qui nous attend.
Le groupe n'est pas homogène, loin s'en faut ! Des jeunes, des moins jeunes, des franchement moins jeunes ; des expérimentés, des novices, des costauds, des plus fragiles en apparence : il faudra faire avec !

Un chef s'est imposé ; il a toutes les qualités requises : expérience et compétence, autorité et bienveillance et surtout, un sens infaillible de l'orientation qui sera fort utile.

Nous lui ferons confiance et lui obéirons.

Le jour fixé, nous voilà réunis, prêts au départ, le cœur battant, appréhension et impatience mêlées. C'est le premier jour de mars, ensoleillé, radieux, ce qui est de bon augure.

« Les premières étapes, a dit le chef, ne seront pas très longues ; il ne faut pas se fatiguer trop vite ; les gros efforts viendront plus tard. » Voilà qui nous rassure et nous rend confiants.

C'est parti ! Chacun avance à un bon rythme, plein d'ardeur mais sans forcer. Durant une semaine, nous progressons dans un milieu verdoyant de surfaces herbeuses et de zones de forêts. Régulièrement, quelques arrêts pour se délasser. On grappille au passage des fruits restés aux arbres ; on boit l'eau des ruisseaux. La nourriture est frugale mais suffisante. Le soir, en général, on s'arrête près d'un bosquet et on dort à l'abri des feuillages, protégés du vent et du froid de la nuit. Le groupe fonctionne bien, l'enthousiasme est intact, le chef content de nous. Pourvu que ça dure !

Vers le dixième jour tout de même, le rythme ralentit et les étapes paraissent plus longues. Nous sommes maintenant sur un plateau aride, immense : un paysage minéral et hostile. La monotonie nous épuise. La chaleur est atroce, l'air suffocant. Les muscles ankylosés répondent mal et il faut se faire violence pour avancer. Puis un jour :

« J'ai faim, gémit un jeune.

- J'ai soif, ajoute un autre.

- Je n'en peux plus, j'ai mal ; je renonce et ne vais pas plus loin !

- I1 n'en est pas question, répond le guide avec autorité. (II n'a pas l'air surpris et s'attendait sans doute à cette défaillance. Là-bas, à notre gauche, j'ai repéré une zone de verdure ; la voyez-vous ? Il y a donc un point d'eau où nous boirons ; autour il y aura bien quelque avoine sauvage ou quelques fruits ; nous ferons des réserves et reprendrons des forces. S'il le faut, nous resterons là un jour ou deux, cela vous convient-il ? Quant à abandonner, c'est impossible : c'est tout le groupe qui avance solidaire ou tout le groupe qui échoue. »

La troupe se détend à l'idée du repos. Durant trois jours, nous nous gavons d'épis, de baies et de fruits mûrs à point. La fatigue s'estompe, nos forces reviennent et le moral avec. « Demain, quand nous repartirons, je serai en tête bien sûr ; les plus fragiles se tiendront juste derrière moi, calquant leur rythme sur le mien ; les autres suivront ; doser ses efforts, ménager ses ressources, c'est la bonne formule. »

Le voyage reprend. Nous entamons la deuxième moitié du périple, du moins dans sa durée. Mais pour la distance parcourue, est-ce la moitié ? Le tiers ? Nous n'osons interroger le guide qui n'est guère bavard. Il a l'air sûr de lui, de savoir où il va ; il a tracé sa trajectoire dans sa tête et ne s'en détourne pas : droit vers le nord, et si parfois quelque détour s'impose, c'est sur cette ligne qu'il nous ramène chaque fois. Fort des conseils donnés, le groupe s'économise : plus de bavardages, plus de paroles inutiles, on se concentre sur l'effort. « Regardez autour de vous, la nature est superbe, vous oublierez votre fatigue, car il faut avancer, avancer, avancer. » En effet, le paysage austère des jours précédents a laissé place à un décor changeant, riant et accueillant : espaces ordonnés, puzzles de terres labourées, champs rayés de vignes alignées, taches de forêts vertes ou bleutées. Nous dominons des ravins encaissés, puis longeons de hautes falaises escarpées.

« Demain, nous partirons juste avant l'aube, plus tôt que d'habitude, annonce le guide. Mais pourquoi si tôt ? proteste une voix, rien ne presse ! - Si, répond le chef, je crains le mauvais temps, il faut prendre de l'avance. »

La nuit a été glaciale ; ce matin, la campagne scintille sous son manteau de givre. Une journée splendide s'annonce ; notre guide se serait-il trompé ? Dans l'ombre de la nuit finissante, on devine le soleil derrière les monts couverts de neige ; un éventail de teintes rosées s'élargit à l'horizon ; le soleil va surgir, triomphant dans le ciel déjà bleu. La troupe engourdie de sommeil, râleuse mais docile, se résigne et repart : on avance, on avance, on avance. Maintenant, les rayons frappent fort, il fait chaud. Pourtant, là-bas vers l'ouest, le bleu du ciel s'est délavé en gris, des traînées d'acier sombre s'amoncellent ; tout s'obscurcit ; des nuages se gonflent, s'arrondissent, occupent tout l'espace et brusquement éclatent : c'est l'orage. Chacun rejoint précipitamment l'abri le plus proche : le hangar providentiel d'une bergerie démolie.

Nous sommes trempés, épuisés, transis. La nuit est longue dans ce lieu inconfortable. « Décidément, le guide avait raison, chuchote une voix, il ne sera jamais pris en défaut ! »

Au matin, au lieu du soleil espéré, c'est une brume épaisse, opaque, qui a tout envahi. « Rassemblement immédiat ! Est-ce que tout le monde est là ? interroge le chef, apparemment contrarié. Oui, oui, oui... Mais non ! Il en manque quelques-uns...Trois exactement. »

Nous lançons des appels, des cris pour alerter les absents : en vain. Les bruits s'étouffent dans cette masse cotonneuse. Un frôlement, à droite ? à gauche ? Un cri d'oiseau, derrière ? Devant ? On ne peut dire ; tout est feutré, étrange, inquiétant.

« On ne bouge jamais dans le brouillard ; on attend sur place ; ne l'avais-je pas expliqué ? rappelle le guide avec agacement ; maintenant vous restez là, je vais tenter de retrouver et de ramener les imprudents. »

II disparaît comme aspiré dans la brume glacée. Nous voilà abandonnés. S'il ne revenait pas ? S'il se perdait ? Il est seul à savoir s'orienter. Où sommes-nous ? Quel désarroi ! L'attente nous semble infinie ; les jeunes font les farauds, s'agitent inutilement ; les plus âgés se taisent, l'œil sombre et sévère, pleins de pensées critiques. Le groupe si soudé est prêt à éclater, réaction bien connue... Enfin, les voilà ! tous sains et saufs, 1'air penaud. « Quel chef, ce guide tout de même ! Quel soulagement ! » La peur est oubliée.

Le calme revenu, nous pouvons repartir ; le terme du périple approche ; c'est heureux car les organismes malmenés sont épuisés ; les muscles douloureux répondent mécaniquement tels des automates obstinés. Repartir encore et avancer, avancer, avancer. Soudain, dans un espace accidenté, trois claquements secs résonnent. Qu'est-ce ? On s'arrête, on hésite : ce sont des chasseurs ; sans doute une battue exceptionnelle puisque la chasse est fermée. Encore un obstacle ! nous n'en finirons donc jamais ! « Changeons vite de cap, n'entrons pas dans la zone ; nous n'y serions pas les bienvenus ! » et on sait ce qu'est une balle perdue ! il faut rallonger un peu et contourner l'obstacle. »

En maugréant, le groupe s'écarte de la route. « Je n'en puis plus, je vais craquer, jamais je n'aurais dû participer, jamais je ne retenterai une expédition de la sorte... » Le guide ne répond pas mais accélère l'allure. Là-bas, au loin, un clocher est en vue, un clocher de village avec sa girouette, son toit d'ardoise bleue, la place et les maisons autour. Nous approchons, c'est le terme du voyage. Sur la place, personne ne nous attend : ni journaliste, ni caméra pour saluer l'exploit pourtant extraordinaire. Le guide alors prend la parole avec une émotion certaine : « Notre voyage s'arrête là ; ce fut un beau voyage ; quelle épreuve ! Vous avez surmonté vaillamment tant d'obstacles, canicule, désert, orage, brouillard, soif, faim en permanence ! Vous avez réussi, bravo ! C’était, vous le savez, une expérience nécessaire et maintenant, sans plus tarder, dispersez-vous ! et... à bientôt ! » En un éclair, la place est vide.

« Désert ? A bientôt ? » Mais oui, bien sûr, nous sommes un groupe d'hirondelles qui rentrons au pays et notre migration reprendra dans six mois, en sens inverse. « Partir et revenir et repartir encore » ainsi va notre vie ; Afrique et Europe sont nos deux points d'attache ; 4 000 km vers le nord puis vers le sud. Quel fabuleux voyage ! Pour l'heure, je m'élance à tire-d'aile vers la ferme qui chaque année m'accueille ; j'ai hâte de retrouver mon nid contre la poutre du hangar. Dans la cour, le fermier m'a aperçue ; il s'écrie : « Les enfants ! les enfants ! Notre hirondelle est revenue ! Venez voir ! »

Pour les saluer, je file vers le ciel, les ailes déployées ; je fonds en piqués fulgurants vers l'eau de la fontaine, je dessine des cercles autour d'eux en lançant mes trilles d'allégresse. « L'hirondelle est là ? C'est le printemps alors !

- Pas tout à fait, dit le père, mais bientôt ! car c'est bien connu, si " une hirondelle ne fait pas le printemps ", elle l'annonce tout de même ! »

 

Andrée Esquirol, Ornolac, Ariège

13.06.2012 Le salon  | Le concours de nouvelles | Les cafés littéraires | L'actualité |